Nouvelles

J’aurai dû être pâtissier

10296594_799991760020768_7777544240702046292_n
La campagne se réveille au son de la brume. Les bosquets se gonflent d’une gélatine de crachin. La verdure grisâtre est boueuse. Le mois de novembre a la couleur sévère. Quelque part, au loin, la départementale bourdonne de chevaux matinaux. Adossée au crépi du mur d’entrée, le bitume en chausson, Denise s’emmitoufle fraichement dans une laine. Elle frotte ses mains comme deux silex. Henry daigne sortir de la voiture. L’humeur est timide et la mine maquillée par l’oreiller. Denise brosse la pierre d’un briquet trouvé au fond d’une poche et défie le vent d’un revers de manche. D’une grande expiration, elle enfume ses premières pensées. Il sonne le calme d’un air de piano tandis que le vent s’affûte et que l’eau s’impatiente. Son écharpe chahute, elle tente des nœuds d’une main fumeuse. Le poignet lui, est toujours courbé, en souvenir d’un chic d’autrefois. Ces matins-là, elle les connait bien. Il faut dire qu’après trente ans, ce n’était pas le temps qui avait manqué pour s’habituer. Henry use sa longévité en soulevant la grille du cinéma. Ne reste qu’à trainer la pancarte marquée « ouvert » jusqu’aux yeux de la route, histoire de rappeler qu’ils vivent encore. D’une main serrant son col, Denise défie les malices du temps. La porte s’ouvre enfin. Elle conclut sa cigarette dans une vasque de sable. Il est environ 8h.

La pluie fouette au lasso les vitres de l’entrée. Le brouillard parle d’altitude et de nuages. En bons contorsionnistes de leur saison, les courants d’airs s’invitent à la manière de mauvaises nouvelles. Ça virevolte sous les plafonds. L’horloge tic et tac pour marquer le temps. Un néon bleuté en vitrine frémit. Du haut de son escabeau, Henry décroche à bras levés les affiches de la semaine passée dans un décor daté. Un large panneau de liège, perforé par les années sur lequel pend encore des punaises dispersées en paillettes. Denise est postée derrière son rideau de verre en fidèle guichetière des lieux. Elle refait les comptes. La comptabilité des places ne prend aujourd’hui pas plus de temps que d’en encaisser une. La clientèle tombe et les plus vivaces peinent avec la mobilité. Sur son tabouret de cuir, elle additionne les vieux de la veille.

« Alors ?» braille Henry.

« Ton avis…» Fin de conversation.

A Saint André de Bubzac dans la Vienne, les années 80 recouvraient la réputation de leur cinéma de feuilles d’or. En pleine Rue Nationale, sur la départementale D142 en direction de Nouaillé Maupertuis. Une affaire ouverte en avril 1982. La diversité culturelle n’était pas la tradition de cette portion de la région, mais ils réussirent à réveiller quelques curieux. L’intello du mardi, trentenaire en tweed bouillie. Le lugubre du dimanche, la tête défaite par 30 Millions d’Amis. Puis des couples en mal de comédies. Mais surtout les égarés de la D142 à qui le cinéma offrait des fauteuils en velours, une histoire et une bière au comptoir. Au fond, la triplette fonctionnait.

 

Mars 1984. Les séances s’enchaînent au rythme de la foule. Dès 16h, les graviers se crispent sous l’excitation des pneus. En trente minutes, le parking enfile un costume mal taillé de tôles et de pare-brises. Les manches sont trop longues et certains arrivent à pied, garés en bascule dans le fossé. La gendarmerie s’occupe de la circulation. Agitation de képis et de sifflets en trublions. Un service d’ordre prévient les mouvements de foule. Bref, pour le patelin, ils créent l’évènement. Depuis des années, Henry jouait de son temps libre une caméra à la main et il venait enfin d’accoucher de son premier long-métrage, Surrender in Paradise. Du haut de son chic, Denise brillait en tête d’affiche comme une Audrey HEPBURN de province. Elle invoquait le charme d’une prose amoureuse autour d’un verre de vin. Avec ses yeux de charbon et ses lèvres aimées, Henry peignait à travers elle une fable poétique sur l’amour au vingtième siècle. Mais le succès eut surtout l’écho régional. Ce n’est que plus tard et l’expérience renouvelée, qu’Henry et Denise côtoyèrent la notoriété. Leur cinéma jouissait du monopole de leurs productions, une manière de créer de la rareté. Les séances se voulaient des galas et la D142 bouchonnait d’impatients klaxonnant. Dès lors, ils dînaient aux chandelles, choisissaient leur vin et Paris les reconnaissait. Denise, resplendissante en costume de muse portait la mondanité en collier de perle. Seulement, les bijoux se perdent un jour et la variable éphémère leur échappait.

 

Septembre 1992. L’autoroute A10 étend ses bras jusqu’au sud de Poitiers. Il n’en fallait pas moins pour désaxer un large flux de clientèle. Seuls les diamants sont éternels alors la peinture coulait sur le budget production. Denise continuait à jouer mais ses projets gagnaient en lenteur. Henry laissait sa créativité tomber en silence dans un coin des années 80. Il vivait ce changement de perspective comme une indigestion névrosée. Ses humeurs ressemblaient aux caprices d’un personnage de conte. Sa raison se décontractait. Sa santé sautait sur un fil, en funambule. La folie reste le privilège du fou et doucement, il perdait sa réalité. Regardez plutôt :

Son smoking claque sous l’effet d’un vent de circulation. Ça fuse et file le long de la route. Les ombres s’étalent. Puis d’un œil rouge, un feu gagne en autorité. Les pare-chocs restent dociles et le calme reprend. Henry maintient son chapeau avec la main droite. Il s’appuie contre la rambarde humide, la main patine puis il jette sa jambe. De l’autre coté, la réception au sol est sans réceptionniste. La terre est joueuse, son costume aussi alors ils finirent par s’entendre. Henry s’extirpe du fossé les jambes pliées et redresse son nœud papillon devenu terreux. Puis, il dodeline pour traverser la départementale. On observait à chacun de ses pas le burlesque des années trente embaumé d’un diagnostic cliniquement inquiétant. Une fois dans l’allée du Géant Casino, il repasse un pli en frottant ses manches, valse autour des chariots. Puis après une profonde inspiration, le spectacle s’improvise.

« Mesdames et Messieurs ! Vous avez l’imagination timide et le quotidien en berne ? Alors brocantez vos calèches de poireaux et de packs d’eau pour vous autoriser des rêves. Venez au bain de jouvence du théâtre des Célestins car, cette semaine, directement venus de Budapest, Harald l’illusionniste aux mille capes et la splendide Victorine dans : Le chat noir et les fées (…) »

C’est au cœur de ce théâtre qu’il gribouilla ses premiers croquis de scénarios auprès de sa mère. Ses rêves fondaient et il récupérait un peu d’enfance en tenu de prince. Son smoking, ses avant-premières. Ces souvenirs se déposaient en cadavres sur les gravas de son cinéma. Henry devenait un aliéné à la mélancolie pleureuse et ses semaines coulaient au fil des cabrioles en trois pièces. Lui pourtant ne parlait plus, ou très peu. Quelques lettres seulement, pas même des mots. Ses verbes restaient timides et les virgules sonnaient en brouillon, alors pour qu’il décroche une explication… Ainsi, Denise tarda à comprendre. D’autres auraient invoqué l’asile. Mais elle ne le voyait qu’avec le cœur. Sa cataracte rendait le reste invisible, alors elle passait.

 

Juillet 1993. Denise range définitivement sa carrière sous le plastique des DVD pour se spécialiser dans la politesse d’accueil au guichet. Chez les collectionneurs, son sourire reste tamponné sur la brillantine des jaquettes mâchées par l’excitation. Les bacs de brocantes racontent comment elle s’est fait un nom, tandis que les rayons spécialisés témoignent de son ascension. Surrender in Paradise, cet avorton de gloire internationale déambule en cheveux blancs avec cernes dans les mémoires passionnées.
Certains troquaient encore leurs itinéraires pour la D142, le temps d’une critique cinématographique. Une sorte de pèlerinage s’était instauré. Les finances en étaient reconnaissantes d’ailleurs, mais le culte peinait à payer les factures. Ça baratinait aussi sec qu’un whisky, enfin…

« Bonjour. Une place pour « Schizophrénie d’une sainte» s’il vous plait ! »

« Ça fera 10 francs 50. »

« Merci. Vous savez que vous nous manquez ? »

Le type s’apprête à mâcher ce qu’il lui reste de sympathie pour le baver en compliment sur la vitre du guichet.

« Non, j’vous assure. Ma femme n’a jamais rien pigé à la cinéphilie. Dès qu’on parle culture à la maison, ça divise et faut racheter d’la vaisselle. Comme ça commence à faire un sacré budget soucoupes volantes, j’ai été obligé de ranger ma collection alors faut que vous reveniez à l’écran ! »

« Ecoute chéri. Dans la vie y’a ceux qui se dépassent et ceux qui m’dépassent. Moi, j’suis plutôt du genre à faire ma taille alors n’vient pas me chercher sur l’terrain du rappel. R’garde moi, j’ai aujourd’hui pas plus d’envergure qu’un souvenir. Et puis quoi, la relève est assurée non ? Faut s’faire une raison. Ma gloire est lointaine et à demi-paillettes. Alors laisse les choses à leur place chéri, c’est le meilleur moyen qu’elles y restent. » Denise lâchait toujours une conclusion de concours pour les fanatiques.

 

Le ciel s’effile de son coton. Le plafond gris se tâche d’un bleu épars. Des colosses d’eau suspendus s’avancent en régiment sourd. Les câbles électriques vrillent entre les pilonnes. Le mois de novembre persiste. La séance vient de se terminer. Les portes battantes grincent en un applaudissement étrange. C’est Henry le premier sorti, une bobine sous le bras en expert des projections. Puis un passager, le seul. Il traîne un air fatigué et vexé, sous un béret. Il avance. La canne grelotte sur le carrelage du guichet.

« Puis-je vous demander Madame où s (…) » Denise l’interrompt.

« Les toilettes, c’est la porte rouge au fond de la salle. »

Ils concluaient tous les séances par un rafraichissement. Denise prend une pause, la pluie semble faire la sienne. Dehors, une Marlboro s’éveille, puis une deuxième. Elle tousse comme on vomit. Quinze minutes plus tard, le vieil homme quitte le cinéma la ride rassurée. Denise peine à le saluer avec ses voyelles roulées au tabac froid. Henry lui, lèche le fond d’une bière assis au comptoir, en troublant ses pensées. Décidément, leur cinéma X boitait avec un sex-appeal estropié. La prêtresse n’inspirait plus et les adeptes désertaient les salles pour des plaisirs abonnés aux 13’’. Pourtant, certains racontent qu’à Pigalle, des histoires en néons roses et lingeries fines subsistent encore. Qu’il reste des racoleurs, des marchands de sable proposant des rêves avec vue sur LA mère. Mais la pornographie de province a les étoiles fuyantes. Denise ressemblait aujourd’hui à un hymne en fausses notes, Henry, à un poète moisi et amoureux de la philosophie:

« J’aurai dû être pâtissier Denise. Au moins, j’aurai exhibé des glands et des r’ligieuses en vitrine et ça aurait quand même excité les passants. ».

Standard

Voici la dernière réalisation du vidéaste Florent Zarka, ” Je suis je, et je ne suis qu’un”. Un projet pour lequel il m’a accordé le privilège sinon l’amitié d’un rôle muet. Nous noterons donc tout le crédit et l’enthousiasme qu’il prête au jeu d’un amateur !

 

Remerciements à Florent Zarka, Dominique Pagani, Kailash Rughoonundun et Hugo Raffoul-de-Comarmond.

D’autres vidéos de Florent Zarka sur fzarka.free.fr

 

Nouvelles

Capri, ou la chèvre de Monsieur Nantin

theo.matais

(Mention spéciale au concours APAJ/Liberation 2014)

Cela faisait déjà deux jours qu’à la force du talon, j’écrasais ma routine de bureaucrate aux bords des nationales de Provence. Endormi au hasard des parkings, les lampadaires en étoiles. La lumière créait une zone de libre échange entre les moustiques et mes jambes. Malgré un col relevé, les nuits restaient frileuses. Même si là n’était pas l’obstination de ma démarche, il aurait été dommage de négliger le tourisme. Alors un soir, arrivé à Orange, j’avais renoncé aux graviers huileux d’une zone à parcmètres pour les tribunes du théâtre antique. Seulement le lendemain, le gardien, accompagné d’une chèvre qu’il appelait Capri, eu l’amabilité de me cueillir au réveil. Dans le fond, j’étais un peu vagabond et c’était leur travail de balayer ce que la nuit avait laissé de saleté. J’avais eu la réactivité nonchalante. Il me suggéra poliment de partir et je m’étais exécuté. Afin de garder une hygiène civilisée, je m’étais arrêté à une fontaine sur une place. Mais Capri, était là, plantée en erreur au milieu des pavés. Elle n’avait lâché aucun de mes pas, sans que je ne m’explique jamais pourquoi. Je lui sommais de partir et elle me répondait en chèvre. Alors bien que socialement contestable, mon aventure solitaire était devenue plus conviviale. J’avais embarqué la chèvre du gardien.

Pour tromper les heures, je sifflotais quelques airs qu’elle reprenait dans son folklore. A mon tour, j’interprétais des bruits de son répertoire. Les marcheurs que nous croisions semblaient mitigés, seulement Capri avait la chanson philanthrope, il fallait que ça sorte. Cet été là, la chaleur fit de notre périple un véritable brasier. Les vapeurs du goudron ébouillantaient ce qu’il nous restait de mollets et de détermination. Capri avait la respiration sèche et s’asphyxiait. Devant elle, je ventilais l’air et j’humidifiais des linges pour lui protéger le visage. Les jours passaient et ma motivation pour deux faisait preuve d’une négligence régulière. Nous vacillions en mirages, frôlant les aoûtiens en retour le long des nationales. Et puis il y avait les cigales! Cette otite provençale qui émerveille encore la capitale. Capri semblait y être d’une sourde indifférence alors que toute la méditerranée était recrutée pour venir nous hanter le long des routes. Leur crissement me sciait les tempes. Elles bourdonnaient jusqu’à couvrir les klaxonnes. Je n’entendais qu’elles pendant des heures. J’avais même l’impression de les sentir se déplacer sur mon dos, remontant jusqu’aux épaules. Le soleil avait un acharnement obstiné sur mon front et il me parlait de folie. Alors les automobilistes me voyaient lancer mes bras à droite, puis à gauche, au hasard du mistral pour chasser la rumeur des cigales. Quant à Capri, elle agitait la patte par solidarité. Combien de fois avais-je rêvé de changer de voyagiste pour un taxi… Les villages défilaient, les jours aussi et jamais un couple ne fût si heureux d’arriver dans le Massif Central.

Cependant, le répit fût fébrile. Capri et moi avions du mal à nous accrocher au rythme journalier de 5h de marche. L’ordonnance devait pourtant être efficace pour arriver à temps. Seulement, l’épuisement n’était pas recommandé pour l’exercice et l’on emmagasinait du retard. A l’aube des premiers volcans, les reliefs faussement timides, commençaient à sérieusement contrarier nos muscles. Les cols se faisaient désirer et j’arrachais les étapes à la force d’une dent serrée. Après avoir maudit la Volcic pendant des jours, le ciel s’était vexé. Les nuages cloitraient le soleil jusqu’à éteindre la verdure. La nuit, on voyait des craquements de lumière arracher le ciel au dessus des volcans. La pluie avait inondé les campagnes. Les routes dégorgeaient, le paysage s’était épuisé et la santé de Capri tremblait. Elle restait paralysée au milieu des chemins. Son corps fondait sous des gravas de pluie. En plein vent et armé d’un K-way, je jouais le matador des moussons pour la maintenir à l’abri. Mais il était devenu presque impossible d’avancer, et la dépendance à la pause rendait l’arrivée incertaine. Puis, nous avions laissé le Massif sécher sur des routes plus clémentes en direction du Nord. Capri retrouvait doucement l’usage de la marche. Comme il nous arrivait de lézarder dans des relais, un routier nous a un jour offert un peu de son itinéraire. Une ballade en camion pour jouer les Jacks Kerouac de l’A6 et reconsidérer notre retard.

Nous entrions à Paris à l’aube des premiers Direct Matin. Je pressais Capri, il fallait faire vite. La ville racontait en silence la journée passée à l’heure où d’autres semblaient encore la faire durer. Nous longions les boulevards à l’allure de fans pressés. Et après 35 jours de marche, 724 km et autant d’envies de renoncer, nous avions bien fait de nous en abstenir. Devant l’entrée, personne. Nous étions arrivés les premiers. Alors pour maintenir la position, j’avais savamment cordé Capri aux grilles. Rapidement, le trottoir du 12 de la Rue Halévy pris des allures de vivarium d’humeurs gesticulantes. Ca grouillait d’impatience et d’envie de payer. A 8h tapantes, le grincement d’une grille émerveilla l’assemblée. Avec Capri, nous nous étions précipités dans le hall. Elle était missionnée pour bloquer les passages et laisser valser quelques coups de pattes. La course était folle, presque guerrière, mais enfin, j’ai mon Iphone5 à la main et direction la caisse. Dans la cohue, je récupère Capri sous mon bras. Et me voilà, moi, Pierre Nantin, face aux télévisions de France pour avoir été le plus vivace. Cette année là, Steeve Jobs saluait le premier. Je lui sers la main et justifie en syllabes gênées le pourquoi de ma tenue. Il y avait quand même un prestige à tenir. Alors d’un air très mercantile et presque attentionné, il lâcha un sourire et : Ca fera quand même 811€ Monsieur“. Quant à moi, en sortant mes économies, j’ai regardé Capri en lui avouant un peu essoufflé: Ca y est ! Capri, c’est fini …

Standard